dimanche 24 août 2008

" Mémoires de maîtres, paroles d'élèves "

Je n’ai jamais connu ton prénom ou je l’ai oublié.

Je te tutoie, je me permets cette douce insolence parce que je sais qu’on l’apprécierait tous les deux, si tu étais vivant.

Si tu étais vivant… Je serais venue te voir lorsque j’avais peur, lorsque j’avais mal, mon papa spirituel, tu es toujours là, derrière mon épaule.

Lorsque je pleure une angoisse noire, lorsque je ris de voir ma fille si belle, parfois j’ai envie de partager ces moments-là avec toi. Tu étais là, pas seulement en instituteur… En tout non unifié. Le premier homme de ma vie, j’étais amoureuse.

Ce soir, je t’écris, j’ai 9 ans. Le temps s’efface…

Tu sais, il y a en face de chez moi un petit bar et le patron te ressemble beaucoup. Une fois j’y suis allée avec ma fille et mon mec et j’étais impressionnée, émue, comme si j’attendais que, d’un instant à l’autre, tu sortes de nulle part pour me dire : « Je suis là ! »

Mais l’espace de ces lignes, pardonne-moi, j’ai oublié que tu es toujours là. Je ne sais même pas où tu es enterré…

CM1, CM2, deux années magiques avec toi. J’étais, tu me le disais sans me le dire, une élève « surdouée ». Tu m’appelais parfois « poison » lorsque je me retournais du premier rang pour souffler les réponses à mes camarades. Plus qu’un instituteur, plus qu’une bonne élève, nous nous étions apprivoisés.

Tu étais d’origine pied-noir et quand tu nous parlais de l’Algérie, c’était avec tout, comme tu nous parlais de la Normandie, tu donnais toujours plus fort, tu voulais partager avec nous ton amour des découverts, des racines, de la vie…

Si tu étais encore vivant, tout ça je te l’aurais dit autrement, depuis longtemps. Ces mots pleurent une absence de dis-sept ans. Que c’est bon de savoir que l’on s’est connus. De te sentir encore là, chaque fois que je doute. J’ai écrit des poèmes. Le premier poème que j’ai écrit, tu l’as lu et tu m’as dit avec ton sourire ensoleillé : « Ecris dès que tu en as envie. » Alors dès que j’avais fini de travailler, j’écrivais des poèmes, de petits mots de couleur, de nature et d’amour. Un inspecteur est venu, tu étais très fier de moi lorsqu’il a lu ce que j’écrivais et que je lui ai dit que je voulais devenir poète. Tu es là derrière mon épaule et je ne suis pas poète, que tu dois être déçu ! A l’époque tu m’as inscrite à un concours de poésie.

Tu m’encourageais à écrire. Mes mots coulaient naturellement. Tu as pris tous mes poèmes. Un jour, j’étais en 6e, ma mère m’a annoncé ta mort. Je suis tombée. Non, pas physiquement, bien au-delà de ça.

J’ai 11 ans et je pleure dans une église l’amour que j’avais pour toi, que tu avais pour moi et que tu as pris en te suicidant. Oui, je t’aime encore.

Je t’en ai voulu que tu sois parti comme ça. Peut-être que je t’en veux encore, je t’en ai voulu… Tu as gardé mes poèmes. Tu ne m’as pas dit au revoir. Je n’ai pas fait le deuil.

Alors, je n’écris plus. Ou très peu, ou des conneries.

Tu es là, derrière mon épaule, ton fantôme est beaucoup plus exigeant que toi. Des hommes dans ma vie, il y en a eu, il y en a encore, il y en aura toujours, je crois…

Mais je te cherche dans le vide que laissent ces mots. Je voudrais aujourd’hui que l’on se voie pour se dire tout ce qui reste en suspens depuis ta mort. Tu me manques. Le père que je n’avais pas, c’était toi. Mais tu es là bien sûr. Il suffit que je te laisse cet espace entre les lignes.

A bientôt dans mon encre,

Je t’aime

Sandrine - Mémoire de maîtres, paroles d'élèves

Du site http://pagesperso-orange.fr/mondalire/FAtext24.htm

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Et un gros MERCI !!!!

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