dimanche 15 mars 2009

Cadeau

Un extrait de Spleen de Paris, 2001
Michel Deguy

Tableau parisien
On ne « monte » ni ne « descend » à Paris quand on est parisien. Souvent au téléphone, donc, entre Parisiens on se demande : « Tu es à Paris ces temps-ci ? » On ne dit pas « en ville ». On la nomme. Peut-être comme on dit : « Tu as vu Hélène cette semaine ? »Être à Paris, qu'est-ce que c'est ? Et de père en fils, et de fils en père : de père en père. Mais je gomme cette phrase-là, car la question n'est pas là. La question est « à Paris » de longue date, dans un depuis-toujours de nombreuses années.Tout en sachant qu'être-à-Paris, y avoir son Dasein, n'est pas la meilleure condition possible pour voir Paris.J'arrive dans cette ville de ***. Mêlé à ses habitants je « découvre » la belle place Saint-***. Mais eux ne la découvrent pas. Nous nous adonnons au même lieu, à la même chose, au même « spectacle » — car même si pour eux, qui se hâtant ne la regardent pas, ça n'est pas un spectacle, à tout instant néanmoins ils peuvent la considérer, et se la redonner en spectacle. Et c'est ce spectacle qui n'est pas « le même » pour eux et pour moi, pas mêmement. Voyageur, je peux m'étonner qu'elle soit belle ; je la découvre comme telle. Il y a deux regards ; et c'est le second qui est mystique : c'est pour ça qu'on voyage. Deux regards pour un même phénomène. Celui qui est d'ici depuis toujours ne voit pas sa ville du regard inventif voyant du voyageur intéressé par ce qui n'intéresse pas l'autre. Est-ce la même ville ? Mais l'habitant a besoin de comprendre ce que voit le survenant, dont c'est la première visite. Le poète est l'étranger.

« Hé ! Qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? »

Aimer Paris sans cette « première fois », est-ce possible ? Je sais que j'aime Paris parce que dans le voyage ce que j'aime surtout, c'est revenir. D'où que j'arrive, même après deux jours seulement chez des voisins, Athènes, Oslo ou Lisbonne, j'aime rentrer, reprendre tangence en douceur avec le plancher de Roissy ou d'Orly, fendre la banlieue par ses falaises vitreuses (« Eux les Hébreux moi Pharaon »), déplier la ceinture périphérique, dépiauter les faubourgs, compter à rebours les arrondissements jusqu'au cœur... Bourgeois de Paris ? Oui.À peine Butor eut-il publié son Je hais Paris, je sautai sur le papier et commençai « J'aime Paris ».

La maison de campagne
«À une heure de Paris... » Hauterive. 2001. La lisière, le chemin au crépuscule. Y pensant, je pleure le très ancien, le très lourd, l'autre vie. J'y pense comme à la croissance, à la croyance. L'amour étroit pour des êtres, la vie proche dans son sourdre, l'intimité, la continuité.La gravité, la maladie, les souffrances valaient la peine. L'histoire traversait ; c'était l'émotion, la nuit avec son arbre, les complies où peut-être même un vers aussi fameux et ridicule que « j'entends l'herbe des nuits croître dans l'ombre sainte » avait du sens.

(« Le temps va donc passer par cette pièce où je disais que le monde faisait un coin, coin saillant des livres en puzzle avec le coin d'acacias où les pigeons sédentaires, éventés, font aux fenêtres une volière parisienne —y devenir "mon" temps dans le présent terrible qui fascine, méduse, amnésie, prescrit. »)

Je rapporte à « Paris » toute mon expérience.

Partir
Dans le wagon de première classe du TGV où il n'y a « personne », « je » fonce, je fouette le train d'enfer panoramique, qui survole le monde à 300 kilomètres/heure dans l'absolu confort. « Personne non plus » (c'est ainsi que nous parlons) sur l'autoroute qui aplanit la terre, longeant la voie, plus large que le train, plus rapide même que le train parce que d'un coup d'œil elle est à l'horizon tandis que je ne vois pas le bout du train. Tout « dépasse » tout à toute allure en tout silence. C'est plus inouï que le luxe : je suis un dieu en tapis volant sur la terre spacieuse ; quelques comparses se mettent à mon service ; je dépasse. Il y a quelque chose d'absolu dans la suprématie humaine.Cependant, là-bas, en Ogaden, en Amazonie, en Indonésie, au Bangladesh ou en Sierra Leone, voici les multitudes dénuées du tiers- et du quart-monde, les contaminés, les plus mortels, derrière l'écran de la télévision, immobiles, quasi, sur leurs brouettes cholériques dans l'encombrement pollué fuyant les Seigneurs de la guerre aux armes occidentales.L'Occident économiste produit cette disproportion, chaque jour la perfectionnant par la technologie, emporte tout en avant dans une ruée forcenée où l'humanité se scinde, se délivre d'elle-même, se laisse en arrière, supériorité sans frein de l'homme sur l'homme que caricature suprêmement, à la rubrique people, le milliardaire gobergé dépassant à son tour, le surplombant dans son jet privé, le lent TGV où je commençai ma parabole.La worldmusic même devenue techno amplifie en le synthétisant le fracas de la précipitation concassante. L'identité des moyens et des fins, technologiques, s'accomplit.

Les merveilleux nuages
Les oiseaux sont dans l'air, les poissons dans l'eau. Où sommes-nous ? En plan. Nous sommes les seuls à tomber. Poissons et oiseaux, verticaux, montent et descendent, arpentant le trièdre avec douceur, comme on se penche ou se glisse. J'aime les mouettes, les merveilleux oiseaux. Le poisson, dragon chimérique, ondule des bords.Nous n'avons pas la verticale. À nous la chute. Nous les plats. C'est nous les animaux machines, bien sûr, qui reconquérons la verticale, à contre-chute.Notre milieu est psychique. Il est à traverser, lui aussi. Les choses sont dans la psyché. La mer est bleue, disons couleur mer. Pour tous. C'est ça la réalité. Les rives.

http://remue.net/cont/deguy_poesie.html#1

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Voilà : c'est fait.
Et un gros MERCI !!!!

Humeur du jour

 Un si long silence! Au début, j'étais préoccupée par de nombreux rendez-vous médicaux puis le non désir pointa son nez et je m'éloi...