Nous sommes au bord du monde, dit Mireille et aussitôt je comprends l’image et elle me bouleverse.
Il faut se représenter le monde comme faisaient les anciens : un vaste disque plat. Là où je suis, c’est l’intimité d’une maison, d’un village, d’une communauté ; de l’autre côté de ce bois, de cette colline, vivent des étrangers finalement familiers, avec qui l’on échange et l’on se fait un peu la guerre. Plus loin, aux abords de frontières que l’on n’a jamais vues mais que l’esprit se représente d’après les récits des soldats et des voyageurs imprudents, commence le territoire des Barbares ; plus loin encore des étendues dont la géographie est plus fantastique au fur et à mesure que l’on s’éloigne, des océans peuplés de monstres marins, des aurores aux couleurs jamais vues. Pourtant, quelles que soient les limites de sa propre expérience et l’erreur contenue dans ces visions, cela, c’est encore le Monde.
Plus loin ? c’est le bord du Monde –un effrayant bouillonnement, une lumière aveuglante, un vide où l’on bascule, précipité dans une immensité noire et glacée. Dans cette chute vertigineuse on se défait, on devient du rien dans le néant. Quelle que soit l’habileté des conteurs à faire des fables sur les âmes, il est impossible de ne pas vivre avec au ventre la terreur de cette chute. Etrange paradoxe : c’est comme si nous avions déjà vécu ce que nous ne connaissons pas. La prudence de toute une vie, la force de tous les attachements sont impuissantes à nous préparer, à nous protéger. Avec le temps qui glisse, conscients ou insouciants, nous dérivons vers cette terre où il n’y a plus de terre, cette mer plus profonde que la mer et si froide, si brûlante…
Le bord du Monde, c’est la limite de l’espace et donc celle du temps. Impossible d’aller plus loin sans disparaître : au-delà, le monde n’est plus –c’est-à-dire que nous ne sommes plus. C’est une croisée dans laquelle nous disparaissons, une limite située devant et qui jaillit soudain à l’intérieur de nous.
Mireille écrit : « Il y a ceux qui se retournent pour tout embrasser, d’un regard tout prendre, tout étreindre, vouloir encore, totalement. Il y a ceux qui sont stupéfaits, tout arrive si vite, saisis par l’événement, emportés comme on dit, et ceux qui vivent un réveil de l’être, un sursaut, aiguisés par ce qu’ils perçoivent, ceux qui s’endorment, ceux qui glissent, ceux qui paniquent, ou parfois ceux qui s’en vont par atténuation du monde ; ceux-là ne quittent pas le monde, c’est le monde qui les quitte, doucement. »
Il n’y a plus ni dedans ni dehors, ni ici ni ailleurs, ni maintenant ni demain –plus qu’un souffle que nous croyons être le vent et qui n’est peut-être que celui de la narine. Le vide s’étend et gagne, vide devant et vide à l’intérieur, vide unique où sont précipités toutes les émotions, les souvenirs, toutes les constructions mentales que nous avions patiemment édifiées. Nous ne savons plus ce que nous savions, nous ne sommes déjà plus ce que nous étions : ce souffle toujours, cette suspension au bord du vide.
Au long d’une vie, patiemment, s’était édifiée la conviction raisonnable que la Terre était ronde
Pour celui qui va mourir, la Terre est toujours plate.
Il faut se représenter le monde comme faisaient les anciens : un vaste disque plat. Là où je suis, c’est l’intimité d’une maison, d’un village, d’une communauté ; de l’autre côté de ce bois, de cette colline, vivent des étrangers finalement familiers, avec qui l’on échange et l’on se fait un peu la guerre. Plus loin, aux abords de frontières que l’on n’a jamais vues mais que l’esprit se représente d’après les récits des soldats et des voyageurs imprudents, commence le territoire des Barbares ; plus loin encore des étendues dont la géographie est plus fantastique au fur et à mesure que l’on s’éloigne, des océans peuplés de monstres marins, des aurores aux couleurs jamais vues. Pourtant, quelles que soient les limites de sa propre expérience et l’erreur contenue dans ces visions, cela, c’est encore le Monde.
Plus loin ? c’est le bord du Monde –un effrayant bouillonnement, une lumière aveuglante, un vide où l’on bascule, précipité dans une immensité noire et glacée. Dans cette chute vertigineuse on se défait, on devient du rien dans le néant. Quelle que soit l’habileté des conteurs à faire des fables sur les âmes, il est impossible de ne pas vivre avec au ventre la terreur de cette chute. Etrange paradoxe : c’est comme si nous avions déjà vécu ce que nous ne connaissons pas. La prudence de toute une vie, la force de tous les attachements sont impuissantes à nous préparer, à nous protéger. Avec le temps qui glisse, conscients ou insouciants, nous dérivons vers cette terre où il n’y a plus de terre, cette mer plus profonde que la mer et si froide, si brûlante…
Le bord du Monde, c’est la limite de l’espace et donc celle du temps. Impossible d’aller plus loin sans disparaître : au-delà, le monde n’est plus –c’est-à-dire que nous ne sommes plus. C’est une croisée dans laquelle nous disparaissons, une limite située devant et qui jaillit soudain à l’intérieur de nous.
Mireille écrit : « Il y a ceux qui se retournent pour tout embrasser, d’un regard tout prendre, tout étreindre, vouloir encore, totalement. Il y a ceux qui sont stupéfaits, tout arrive si vite, saisis par l’événement, emportés comme on dit, et ceux qui vivent un réveil de l’être, un sursaut, aiguisés par ce qu’ils perçoivent, ceux qui s’endorment, ceux qui glissent, ceux qui paniquent, ou parfois ceux qui s’en vont par atténuation du monde ; ceux-là ne quittent pas le monde, c’est le monde qui les quitte, doucement. »
Il n’y a plus ni dedans ni dehors, ni ici ni ailleurs, ni maintenant ni demain –plus qu’un souffle que nous croyons être le vent et qui n’est peut-être que celui de la narine. Le vide s’étend et gagne, vide devant et vide à l’intérieur, vide unique où sont précipités toutes les émotions, les souvenirs, toutes les constructions mentales que nous avions patiemment édifiées. Nous ne savons plus ce que nous savions, nous ne sommes déjà plus ce que nous étions : ce souffle toujours, cette suspension au bord du vide.
Au long d’une vie, patiemment, s’était édifiée la conviction raisonnable que la Terre était ronde
Pour celui qui va mourir, la Terre est toujours plate.
Extrait trouvé sur un site où j'erre souvent, en savourant le goût des mots:
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