samedi 6 février 2010

Cadeau

Ceci dit, et pour être emmerdant, j'ajouterai que ton entêtement à engueuler les cuistres me fait peur. Je sais bien que la majorité des hommes "a tué les restes de son enfance", "a trahi sa jeunesse", etc... Quelques autres le savent. Mais la multitude, elle, ne peut pas le savoir. Alors pourquoi le dire ? Besoin de véhémence ? Soulagement physique ? Pourquoi l'écrire, plus précisément ? Te voici maintenant en contradiction avec tes théories ! Oui, je sais aussi que Baudelaire considérait le droit de contredire comme une noble nécessité de l'homme bien né. De même, n'est-ce pas toi qui me l'as appris ? Valéry posait comme condition d'existence de l'Esprit la possibilité de contradiction. Oui, bien sûr ! Mais quand même, quelle fatigue inutile ! Tes insultes sont encore un hommage à leur connerie ! Chacune de tes polémiques (excellentes d'ailleurs, beaucoup trop excellentes) est un poème fracassant à la gloire de la bêtise humaine. Il est pour le moins savoureux de voir un type très intelligent se préoccuper à ce point de la sottise et de la médiocrité de la société de son temps. Pour un homme de ta valeur, il n'y a pas de connerie, il ne doit pas y en avoir ! Tu vois trop la vérité, tu désenchantes tout ce que tu touches; Tu es le destructeur des trésors, malheureux ! Plus je te connais, plus je sens qu'il y a du Nietzsche dans ta nature. Tu parles, tu parles, de façon éblouissante certes, mais tu parles et tu ne devrais que chanter. CHANTER, comprends-tu ? Vois-tu, tu es trop violent avec les imbéciles, trop intégral. Pourquoi ne pratiquerais-tu pas la théorie de la non-violence ? Ils sont cons, c'est un fait, mais que veux-tu y faire ? Tu ne dis rien aux aveugles qui ne voient pas. Alors ! Crois-moi, laisse les sots à leur sottise. Crée des fêtes. Pense à tes amis.

Trouve la paix. Redécouvre les voluptés perdues. Deviens l'artisan de ton âme, le musicien de ton silence, l'écrivain de ton génie. Et excuse-moi de te souhaiter avec un autre comportement. Tu sais bien que mon amitié n'a rien à voir avec les conseils que je te donne. Tu es : cela suffit. Le reste est littérature.

Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme

Georges
(Paris le 2 juillet 1948)

"La connerie"

Extrait de

Lettres à Toussenot (1946-1950)

Georges Brassens

Textes rassemblés par Janine Marc-Pezet

Editions Textuel

Trouvé sur http://pagesperso-orange.fr/mondalire/fatext57.htm

3 commentaires:

  1. Ce texte me donne froid dans le dos. Il vient tellement en écho à celui que j'ai posté sur DELIRE un peu avant que celui-ci prenne vie chez toi!
    Je viens de l'imprimer. Certainement qu'il va être affiché pendant quelques temps au mur de ma grotte, puis rangé soigneusement dans la cassette aux trésors de mes sublimes richesses. Il restera là à m'attendre mourir si je dois brûler suivant une coutume manouche, avec lui, ma guitare, mes textes et mes dessins. Mais j'entendrai sans cesse Georges, l'autre, me la chanter à l'oreille.
    Ce cadeau vient peut-être en réponse à ce long mail jeté à la mer il y a deux jours.
    Remets-toi de ton mal actuel. Le monde a besoin de ces subtilités que tu sais si bien distiller.
    Et tant pis si une fois encore je me méprends : c'est doux de croire que l'on compte pour autrui.

    RépondreSupprimer
  2. Voilà un bien beau texte du grand Georges qui n'était en 1948 qu'un illustre inconnu. Merci pour le lien.

    RépondreSupprimer
  3. Je vote pour le Grand Georges au Panthéon (il en aurait rigolé) plutôt que la reconnaissance de Trénet grand poête national... Le grand Jacques l'aurait moqué aussi je pense. Bizen

    RépondreSupprimer

Pour vous aider à publier votre commentaire, voici la marche à suivre :

1) Ecrivez votre texte dans le formulaire de saisie ci-dessous
2) En dessous de Choisir une identité, cocher Nom/URL
3) Saisir votre nom (ou pseudo) après l'intitulé Nom
4) Cliquer sur Publier commentaire

Voilà : c'est fait.
Et un gros MERCI !!!!

Humeur du jour

 Un si long silence! Au début, j'étais préoccupée par de nombreux rendez-vous médicaux puis le non désir pointa son nez et je m'éloi...